Saint Jacques-Orion au Finistère

Saint Jaques. – Pélerin de l’Occident, longtemps la mer plus profonde que mon bâton m’a arrêté sur ce donjon à quatre pans de terre massive,

Sur cette rose Atlantique qui à l’extrémité du continent primitif ferme le vase intérieur de l’Europe et chaque soir, suprême vestale, se baigne dans le sang du soleil immolé.

Et c’est là, sur ce môle à demi englouti, que j’ai dormi quatorze siècles avec le Christ,Jusqu’au jour où je me suis remis en marche au devant de la caravelle de Colomb.

C’est moi qui le tirais avec un fil de lumière pendant qu’un vent mystérieux soufflait jour et nuit dans ses voiles,

Jusqu’à ce que dans le flot noir il vît les longues tresses rubigineuses de ces nymphes cachées que le matelot appelle raisin-des-tropiques.

Et maintenant au ciel, sans jamais sortir de l’Espagne, je monte ma garde circulaire,

Soit que le pâtre sur le plateau de Castille me vérifie dans la Bible de la Nuit entre la Vierge et le Dragon,

Soit que la vigie me retrouve derrière Ténérife déjà enfoncé dans la mer jusqu’aux épaules.

Moi, phare entre les deux mondes, ceux que l’abîme sépare n’ont qu’à me regarder pour se trouver ensemble.

Je tiens trop de place dans le ciel pour qu’aucun œil puisse se méprendre,

Et cependant aussi nulle que le cœur qui bat, que la pensée dans les ténèbres qui reparaît et disparaît.

Au sein de la Grande Eau à mes pieds où se reflètent mes coquilles et dont le sommeil sans heures se sent heurter à la fois à l’Afrique et à l’Amérique,

Je vois les sillons que font deux âmes qui se fuient à la fois et se poursuivent:

L’un des bateaux file en droite ligne vers le Maroc;

L’autre au rebours de courants inconnus et de remous adverses ne réussit qu’avec peine à maintenir sa direction.

Un homme, une femme, tous deux me regardent et pleurent.

Je ne vous ferai point défaut.

Les heureux et les assouvis ne me regardent pas. C’est la douleur qui fait dans le monde ce grand trou au travers duquel est planté mon sémaphore.

Quand la terre ne sert qu’à vous séparer, c’est au ciel que vous retrouverez vos racines.

Tous les murs qui séparent vos cœurs n’empêchent pas que vous existiez en un même temps.

Vous me retrouvez comme un point de repère, en moi vos deux mouvements s’unissent aumien qui est éternel.

Quand je disparaîtrai à vos yeux, c’est pour aller de l’autre côté du monde pour vous en rapporter les nouvelles, et bientôt je suis de nouveau avec vous pour tout l’hiver.

Car bien que j’aie l’air immobile, je n’échappe pas un moment à cette extase circulaire en quoi je suis abîmé.

Levez vers moi les yeux, mes enfants, vers moi, le Grand Apôtre du Firmament, qui existe dans cet état de transport.


(P. Claudel, Le soulier de satin, Paris : Gallimard, 1960, pp. 115-117)

 

 

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Congress Santiago (21./22.10.2011)
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